Bruges-la-Morte, Rodenbach

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Description

Dans le cadre des romans qui aborde le thème de la ville, voici une lecture atypique où l’acteur principal rend la ville comme un échappatoire à sa tristesse. Lire un roman, c’est s’offrir une aventure. Mais ici, d’entrée de jeu, G.Rodenbach, dans son avertissement du début de l’ouvrage, est explicite : son livre est une « étude passionnelle » et donc pas simplement, un conte symbolique, un roman poétique, voire un roman-photo. Pourquoi ce surnom « La morte » accolé à la vieille ville de Bruges ?

La ville de Bruges passe pour un symbole de la Culture. On pourrait aller jusqu’à dire qu’aujourd’hui, l’Occident lie son être, au mieux son paraître au maintien, à l’entretien de quelques œuvres architecturales majeures. L’être serait lié à des images, à une architecture ? Question de patrimoine ?

Par l’écriture du roman Bruges-La-Morte (1891), Georges Rodenbach a redoublé, d’une certaine façon, la fascination qu’exerce cette ville sur le monde. Mais le fait d’avoir accolé le suffixe la morte, lui a valu l’opprobre, le rejet de ses habitants… .

La mort d’un être cher… Quoi de plus dramatique au monde? La mort n’échappe à personne et quoiqu’il arrive, elle provoque la plupart du temps une grande tristesse dans notre entourage. Mais il y a certaines personnes à qui nous tenons plus que d’autres dont nous ne voulons absolument pas la disparition. Durant toute notre existence, nous vivons pour et à travers les personnes que nous aimons, nous leur attribuons tout notre amour, nous sommes heureux grâce à ce qu’elles nous apportent mais lorsque celles-ci viennent à mourir, que se passe-t-il réellement ?

Souvent, un grand désespoir se fait ressentir et l’envie de vivre n’est plus présente. Si nous avons perdu un être qui était important à nos yeux, nous nous sentons perdus, seuls, abandonnés. A quoi bon vivre encore ? Mais la vie doit reprendre son cours malgré tout et il faut alors se reconstruire petit à petit… Parfois, une ville peut être préférée à une autre pour un veuvage et c’est notamment le cas du personnage Hugues Viane issu du roman Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach. Cette histoire est celle d’un homme perdu, désespéré suite à la mort de sa chère et tendre femme qui décide de s’installer à Bruges qu’il trouve particulièrement appropriée à son deuil.

Mais pourquoi Georges Rodenbach parle-t-il autant de la ville?

  1. Le Roman

Bruges-la-Morte est publié pour la première fois, du 4 au 14 février 1892, dans Le Figaro, sous forme de feuilleton. Le livre sera ensuite mis en vente 4 mois après. Ce roman sera régulièrement réédité notamment par Flammarion, Labor, Slatkine…

La Bibliothèque royale de Bruxelles possède actuellement un manuscrit de Bruges-la-Morte qui correspond, pour l’essentiel, à la version pré-originale du roman publiée dans Le Figaro.

Il s’agit d’un texte intégral sur un support hybride. En effet, le livre accorde une part considérable aux images photographiques, il y en a 35. Du fait que leur verso reste en blanc, elles occupent un tiers de la pagination totale et elles sont au nombre de plus ou moins trois par chapitre. Ces photographies, représentant les décors de Bruges (quais, rues désertes, vieilles demeures, canaux, béguinage, églises), sont intercalées entre les pages du récit et collaborent aux péripéties.

2.  Que raconte ce roman ?

Ce roman est l’histoire d’une folie. La pire, la plus énigmatique, la psychose où le lien à la réalité se trouble et devient délirant : un individu entre dans un monde qui n’est plus le monde. Alors que dans la névrose, c’est un élément, un aspect de la réalité qui fait problème, ici dans cette psychose, c’est toute la réalité qui bascule à partir d’un élément particulier, d’un détail, et ce détail fait que la réalité fait problème.

Dans les faits, ce roman est presque devenu un texte de référence pour ceux qui étudient la psychose. Précisément, dans un article intitulé La dynamique de l’espace et le temps vécu, Gisela Pankow condense le roman en ces termes : « Hugues, veuf depuis cinq ans, qui avait mis Bruges, la ville morte, à la place de son épouse morte, rencontra un soir dans la rue, Jane, une danseuse qui lui paraissait ressembler « à la morte, comme lui-même à la ville »…

Hugues Viane, le héros du roman de Rodenbach, , s’installe dans une Bruges du 19ème pour y vivre un deuil: il a perdu sa femme adorée et est inconsolable. « A l’épouse morte devait correspondre une ville morte ». Son deuil exigeait un tel décor, une étroite complicité avec un lieu: « C’était Bruges-La-Morte, elle-même mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères froidies de ses canaux, quand avait cessé d’y battre la grande pulsation de la mer ».

La ville et le héros sont veufs d’un être cher : pour la ville, c’est la Mer; pour Hugues, c’est une épouse adorée mais qui paradoxalement n’est désignée que par une vague expression la morte. Cette expression permettra bien des glissements, des surdéterminations.

La ville et Hugues, tous deux, pour contenir, circonvenir une perte, organisent leur vie autour d’une relique. Pour la ville, il s’agira d’une goutte du Saint Sang, celui du Christ; pour Hugues, il s’agira d’une grande tresse de l’épouse disparue, tresse mise sous verre. La vie du héros est rythmée par de rituels parcours circulaires se superposant au parcours annuel de la procession du Saint Sang autour d’un centre qui peut se confondre avec la maison du héros et la basilique du Saint Sang, fort proches.

On l’aura compris: l’idée géniale de Rodenbach est d’avoir superposé les promenades répétées d’un personnage endeuillé à la géographie circulaire d’une ville « endeuillée ». A cause de cette circularité des rues et des canaux, les balades dans la ville de Bruges peuvent en devenir pour le moins ensorcelantes… Un contemporain de Rodenbach, J.K. Huysmans s’en fait l’écho: « Parcourez-la dans tous les sens ; au bout d’une heure de marche, vous vous apercevrez que ses rues vous leurrent : vous êtes parti de tel point et vous y voilà revenu ; en somme, vous avez tourné avec elle, elle est bâtie en ressort de montre, en spirale, et constamment elle vous ramène là où elle peut se faire valoir, à ses musées, à ses églises ; elle est cachottière, telle une dévote ». Le héros aurait pu passer le restant de sa vie à tourner en rond dans cette ville en attendant religieusement sa propre mort. Mais un événement perturbateur va l’amener à tenter de « ressusciter » la morte, sa chère disparue.

3.  Une ville aux reflets mélancoliques.

L’espace dans lequel se déroule ce récit est sans aucun doute Bruges et nous pouvons remarquer que la ville exerce une influence considérable sur Hugues.

Vu que Bruges est une ville, il est évident qu’il s’agit d’un espace ouvert. L’auteur nous fait part de descriptions très minutieuses sur les monuments, les maisons, les rues, le son des cloches, etc.

« Car partout les façades, au long des rues, se nuancent à l’infini : les unes sont d’un badigeon vert pâle ou de briques fanées rejointoyées de blanc ; mais, tout à côté, d’autres sont noires, fusains sévères, […] Le chant des cloches aussi s’imaginerait plutôt noir ; or, ouaté, fondu dans l’espace, il arrive en une rumeur également grise qui traîne, ricoche, ondule sur l’eau des canaux. »
« […] ces cloches permanentes- glas d’obit, de requiem, de trentaines ; sonneries de matines et de vêpres- tout le jour balançant leurs encensoirs noirs qu’on ne voyait pas […] ».

Parfois, l’auteur opère des descriptions statiques c’est-à-dire que l’observateur est immobile. Dans cet extrait, Hugues se situe dans son salon et il décrit tout ce qui le compose et qui a appartenu à la morte. Il est donc immobile.

« […] tel bibelot précieux, tels objets de la morte, un coussin, un écran qu’elle avait fait elle-même. Il semblait que ses doigts fussent partout dans ce mobilier intact et toujours pareil, sophas, divans, fauteuils où elle s’était assise […] Les rideaux gardaient les plis éternisés qu’elle leur avait donnés. […] des portraits à ses différents âges, éparpillés un peu partout, sur la cheminée, les guéridons, les murs […] »

Mais le plus souvent dans ce roman ce sont des descriptions ambulatoires, autrement dit : l’observateur est en mouvement. Dans cet exemple, Hugues marche à travers les rues et l’auteur nous décrit ce qu’il voit.

« Dans les rues vides où de loin en loin, un réverbère vivote, quelques silhouettes rares s’espaçaient, des femmes du peuple en longue mante, ces mantes de drap, noires comme les cloches de bronze, oscillant comme elles. […] Il suivait le sillage. »

Comme nous l’avons précédemment analysé, dans son Avertissement, Georges Rodenbach expose clairement son intention de dévoiler une ville comme un personnage et surtout « afin que ceux qui nous liront subissent aussi la présence et l’influence de la Ville […] ». On comprend donc mieux pourquoi il était essentiel pour l’auteur de décrire la ville de Bruges et ses influences.

4.  Le rôle de la ville de Bruges dans ce roman

Dans ce roman, le rôle de la ville de Bruges est central: la ville est souvent présentée comme un personnage à part entière, identique au héros principal, Hugues. C’est le conseil de l’auteur dans son avertissement au lecteur et à l’éditeur : il faut reproduire des décors de la ville dans l’œuvre.

La ville est une « veuve noire »: elle a perdu la mer et vit son deuil avec une relique la goutte du Saint-Sang dont la procession passera au pied des fenêtres de la maison de Hugues juste avant la mise à mort de Jane… En fait, Bruges avec ses canaux est d’abord un miroir, un miroir dans lequel une vivante ressemblant à la morte va apparaître: « Elan, extase du puits qu’on croyait mort et ou s’enchâsse une présence. L’eau n’est plus nue ; le miroir vit ! ». Par ce passage, nous estimons que Rodenbach décrit dans Bruges-La-Morte une variante de la même folie que celle de L’ami des miroirs où une image devient un, voire des personnages…On peut estimer ainsi que sans être des miroirs physiques, des œuvres de culture peuvent ne faire que précipiter, justifier un aveuglement, une folie.

Pour Rodenbach, la ville de Bruges est plus qu’un miroir, c’est bien un être, un personnage à part entière mais qui est synonyme de mort. Rodenbach reprend ce thème dans une des nouvelles intitulées La Ville: il s’agit de Bruges où il est démontré que « La Mort est ici plus forte que l’Amour »51 Bref, pour Rodenbach, il ne fait aucun doute : il y a des objets culturels qui loin d’empêcher l’effet miroir, précipite la folie. Il peut être surprenant d’en arriver à cette constatation qu’une ville d’art faite de chefs d’œuvre peut avoir un effet maléfique. Ce constat nous amène à indiquer que des œuvres d’art même en ayant ce statut peuvent conforter des préjugés, ces préjugés étant des images bâties sur de rapides ressemblances.

Or les grandes œuvres en principe conduisent à une mise en question des préjugés : ce ne serait pas le cas de Bruges… Paradoxalement, la clef nous est donné dans le roman dans une citation déjà citée où Rodenbach qui fait dire au narrateur que « Les ressemblances ne sont jamais que dans les lignes et dans l’ensemble. Si on s’ingénie aux détails, tout diffère ».

Malheureusement, le héros n’exercera pas cette sagacité pour repérer ce qui différencie Bruges d’une morte. L’œuvre d’art ne joue pas ici un rôle de tiers, mais celui d’un double: elle rendra le héros fou.

5.  Conclusion

Cette histoire est inventée mais tout en restant réelle par ses valeurs et descriptions et vous en savez suffisamment pour en parler le jour « J » si vous optez pour ce thème. Dans Bruges-la-Morte, le texte joue sur l’allusion car il s’agit non pas du réel mais d’une représentation du réel.  Cependant, les photos, et les invocations de Bruges nous permettent d’être un peu plus dans le réel car ce sont des vrais lieux, pas des lieux imaginaires.

Bonne lecture !

Vous pouvez télécharger le livre au format Pdf par le lien ci-dessous :

Rodenbach – Bruges la morte

Source : Bernard Spee . Petites Etudes Littéraires

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